Il fait partie des meilleurs transferts hivernaux de la ligue 1. Mais Ludovic Obraniak est aussi et surtout, un français pure souche, qui jouera le prochain euro avec le pays hôte : la Pologne. L’occasion pour lui de découvrir les compétitions internationales et de renouer avec une culture avec laquelle il n’avait rien à voir.
12 août 2009. Pour la première fois de sa vie, Ludovic Obraniak pose les pieds sur sa terre d’origine, la Pologne. Il ne connaît rien du pays, mais poussé par les médias polonais et son envie de découvrir les grands événements de la planète foot, il choisit de demander la double nationalité. N’ayant jamais cru en ses chances avec les Bleus, il n’hésite pas longtemps avant d’accepter le challenge proposé par la Pologne. Il débarque alors comme un cheveu sur la soupe dans une sélection dont il ne connaît pas les codes, et encore moins la langue et la culture. Dans le vestiaire, on le regarde comme un intrus, et sur le terrain aussi. En guise de réponse, il plante un doublé dès son premier match, contre la Grèce. En plein apprentissage de la quatrième langue la plus dure au monde, il se prépare à vivre pour la première fois, le plus grand événement de sa jeune carrière internationale. Juste avant la dernière journée du championnat de France, il s’est confié à Surface sur sa difficile intégration au sein de l’équipe polonaise, et ses espoirs de gloire avec le pays de ses ancêtres.
Que représente la Pologne pour toi ?
Pas grand-chose à la base, je n’ai pas du tout grandi dans la culture polonaise. Ça a sauté une génération. Je me suis vraiment intéressé à mes origines il y a 4/5 ans lorsque j’ai commencé à faire mes démarches pour la double nationalité. En fait je suis allé en Pologne pour ma première sélection ! Ça paraît bizarre, mais c’est réel.
Qu’est-ce qui t’a amené à faire ces démarches pour la double nationalité il y a quatre ans ?
Il y a un journaliste polonais qui m’a suggéré l’idée, après mes sélections en France espoir. Il s’est demandé pourquoi je ne jouerais pas en Pologne. Et ce sujet-là a été repris par quelques journalistes qui m’ont appelé et m’ont demandé si toutefois ça pouvait m’intéresser. À la base ce sont uniquement les médias qui ont lancé le débat. En moi, l’idée a fait son chemin et je me suis dit « pourquoi pas ? » Il y avait évidemment l’optique de l’Euro, il ne faut pas se mentir. Et c’était aussi l’occasion de renouer avec mes origines. Finalement, je me suis dit « allez, je tente le coup » et j’ai réuni tous les papiers pour avoir la nationalité.
Tu n’as donc pas été du tout contacté par la fédération polonaise ?
Non, pas à ce moment-là. Ça n’a été que très tard à partir du moment où j’ai pu avoir tous les papiers en ma possession que j’ai eu le fameux coup de fil de la fédé qui m’a demandé si je voulais rejoindre l’équipe nationale ou pas.
Donc tu es en train de prendre des cours de polonais ?
Là je suis en semaine intensive de polonais ! Ça fait 6 jours que tous les après-midi, je suis des cours de polonais pour arriver avec un peu plus d’aisance sur le championnat d’Europe. C’est la quatrième langue la plus dure au monde et je ne te cache pas que c’est compliqué. Donc par respect pour mes origines et pour les gens qui me soutiennent là-bas, je me dois de m’améliorer sur l’aspect linguistique. Après c’est surtout par rapport aux journalistes, dans les interviews, pour que je puisse au moins baragouiner quelques mots, que je puisse exprimer mes émotions, au travers du polonais !
Quelle image tu avais de ce pays avant d’y mettre les pieds ?
Je ne connaissais que les clichés : les gens sont froids, ce n’est pas très joli, il ne fait pas beau, la vodka, les filles sont belles (rires) !
Quand tu es enfin arrivé sur place, les clichés se sont-ils un peu envolés ?
Pas tous ! C’est vrai que les gens peuvent paraître très froids mais une fois que tu les connais, ils sont très chaleureux. Ce sont des villes qui sont remplies d’histoire et un pays avec un vrai passé.
T’as vraiment senti cette fierté de tout un pays prêt à accueillir un événement comme celui-là et à prouver au reste de l’Europe qu’il est capable d’assurer ?
Ils ont accordé tellement d’énergie pour s’ouvrir un peu, pour ouvrir les frontières, que les gens se déplacent, qu’ils puissent avoir une autre image de la Pologne. Le vrai challenge, c’était vraiment de changer l’image de la Pologne et des Polonais.
Lorsque tu t’es tourné vers la sélection polonaise, c’est que tu y voyais aussi l’opportunité de jouer l’Euro, contre des grandes équipes européennes ?
Oui, bien sûr et c’était aussi l’occasion de découvrir le milieu international ! C’est une grande découverte, une aventure humaine extraordinaire. Ça change aussi de la routine d’une saison. J’avais vraiment envie de vivre ça et la Pologne me donne l’opportunité de le faire. Je ne regrette pas un seul instant d’être devenu international, ni d’être devenu polonais. J’ai déjà vécu de grandes choses et j’espère pouvoir en vivre encore.
Est-ce que tu penses que tu n’aurais pas pu avoir ta chance en équipe de France ?
Non, et je ne me suis jamais posé la question. Quand je vois la sélection et le nombre de joueurs talentueux qui sont restés sur le carreau…
Comment s’est passée ton intégration au sein du groupe polonais, en 2009 ?
Très difficile. Tu arrives un peu au milieu de nulle part : en pleine préparation des matches qualificatifs pour la Coupe du monde. Donc tu arrives au milieu d’un groupe qui travaille ensemble depuis quelques temps, tu prends forcément la place de quelqu’un. En plus, tu ne parles pas un mot de polonais, et personne ne te connait. Tu n’es pas dans les meilleures conditions.
On t’a regardé un peu bizarrement quand tu es arrivé ?
Carrément. On ne m’a presque pas adressé la parole. En plus je savais que je n’étais pas du tout le choix de l’entraîneur qui était en place. C’est clair que j’ai fait profil bas quand je suis arrivé. La chance que j’ai eue, c’est de marquer un doublé lors du premier match. Ça m’a donné de la crédibilité, de la légitimité que je n’aurais pas eu si ça s’était passé différemment.
Si tu n’étais pas le choix du sélectionneur, de qui étais-tu le choix ?
Des gens et des médias. C’est eux qui ont imposé cette idée-là. Il avait déjà fait son groupe pour les éliminatoires de la Coupe du monde, et je n’en faisais pas partie. À raison ou à tort. Mais moi-même je trouvais ça normal quelque part. Tu pars avec un groupe et tu te fais imposer quelqu’un. Il m’a pris et m’a fait jouer la deuxième mi-temps contre la Grèce. Manque de pot pour lui, j’ai mis deux buts ! Donc il a été obligé de me prendre (rires) !
Les relations n’étaient donc pas vraiment au beau fixe…
C’est le moins que l’on puisse dire. Et même après. Je fais une très bonne première période contre l’Irlande du Nord, mais il me sort à la mi-temps. Sur les deux autres derniers matches, pareil il m’a sorti. J’ai vite compris qu’il ne m’avait pas à la bonne. Il n’était pas forcément convaincu. Il avait ses convictions, quitte à mourir avec elles.
Mais alors comment as-tu géré le fait de ne pas être désiré ?
J’aime bien casser les codes. Je suis quelqu’un qui, bizarrement, n’aime pas faire l’unanimité. Je peux aussi être solitaire par moment, donc me retrouver seul et ne pas parler, ça ne me gêne pas plus que ça.
Tu ne connaissais vraiment personne dans ce groupe polonais ?
Il y avait Grégor Krychowiac, qui était à Bordeaux à l’époque et qui parlait français. Donc il a pu faire le lien avec le reste du groupe. Il y en a certains qui sont venus spontanément vers moi, d’autres pas.
Ça doit être dur à gérer de faire prof il bas comme cela…
Surtout que je n’étais pas forcément connu au niveau européen. Ils se sont dits « mai s attends, il vient là, il vaut quoi ? » Tu n’as pas le droit à l’erreur, mais tu as intérêt à prouver si tu veux te faire respecter par les autres. Donc le fait de marquer deux fois, ça a calmé les esprits tout de suite. J’ai mis tout le monde d’accord, et ça a facilité grandement mon intégration. Et puis, ça va beaucoup mieux avec le nouveau coach. C’est lui qui m’a poussé à apprendre le Polonais, il m’a mis la pression par rapport à ça, et par rapport au temps de jeu que je n’avais pas à Lille.
C’est ce qui t’as poussé aussi à signer à Bordeaux ?
C’est rentré en ligne de compte. Mais c’était surtout pour moi, ma forme etc. Ma situation à Lille commençait vraiment à devenir chaotique. Mentalement et nerveusement, je commençais à être irrité et irritable. Je me suis dit que c’était le moment de partir. Le rôle de joker ne me satisfaisait plus.
Il y avait de la méchanceté envers toi ?
Non pas de méchanceté, mais j’ai ressenti beaucoup d’indifférence. Même encore maintenant, ce n’est pas établi. Je ne fais pas partie intégrante du groupe, et je ne me sens pas intégré. Je savais que je n’étais pas le bienvenu pour certains, parce que peut-être je prenais la place de leur pote, ou que je pouvais faire de l’ombre. Je savais à quoi m’attendre aussi. Mais c’est tout de même un peu plus facile qu’au début. Le cap à franchir, c’est de commencer à parler un peu la langue.
Comment tu te comportes du coup dans le vestiaire ?
Ah c’est sûr que je fais moins le pitre que dans le vestiaire des Girondins (rires). Mais au fur et à mesure des sélections, on commence à s’apprécier. Au début il y avait forcément des préjugés, mais on apprend à se découvrir petit à petit.














