De la Roma à Toulouse, en passant par la Juventus et les bleus, Jonathan Zebina a connu toutes les émotions que peuvent procurer le football professionnel. Si aujourd’hui il profite d’une certaine tranquillité en Ligue 1, malgré des interrogations sur son retour en France, il revient sur ses années italiennes et les moments difficiles de 2006 et en profite aussi pour briser plusieurs tabous.
Pour être honnête, on s’attendait à tout, sauf à voir Jonathan Zebina débarquer en VélôToulouse (le Vélib’ toulousain) au rendez-vous qu’il nous a lui-même proposé place du Capitole à Toulouse, « pour boire un coup » après l’état des lieux de son nouvel appartement dans la ville rose. C’est donc comme cela, que l’ancien joueur passé notamment par la Roma et la Juve se présente aux médias : lunettes de soleil, t-shirt blanc et Vélib’ donc. Une façon de faire qui n’est pas sans rappeler une certaine classe à l’italienne et la décontraction qui va avec. Comme quoi, les footballeurs d’aujourd’hui ne se promènent pas tous dans de grosses berlines. Mais Jonathan Zebina fait partie des exceptions car il est rempli de contradictions, aussi bien dans le football que dans la vie. Retour sur une carrière faite de hauts et de bas, mais aussi de titres.
Capello est un homme qui a beaucoup compté pour toi. Quels étaient vos rapports ?
Je ne crois pas qu’on puisse parler d’amitié, mais c’était particulier parce qu’il avait énormément confiance en moi. J’avais 21 ans lorsque je suis arrivé à Rome, et il m’a tout de suite montré sa confiance. D’autant plus que dans l’équipe il y avait Aldair, qui arrivait en fin de carrière mais qui était un monument à l’époque. Capello m’a fait jouer à sa place tout de suite. Pourtant, la première année où on a gagné le titre, il y a quand même eu des matches où c’était compliqué, mais il m’a toujours fait jouer. Et depuis, on est restés six ans ensemble, de la Roma à la Juve. Avec lui, il y avait ce rapport de confiance mais aussi de grande exigence. Il savait quels étaient mes qualités et mes défauts. À partir de là, il était très, très exigeant envers moi. Mais c’était quelque chose qui me convenait. Il reste une personne à part dans le football international, car c’est l’un des entraîneurs les plus capés au monde. C’est une tronche et quand les supporters le croisent, ils sont très intimidés. Avec lui, j’ai tout de suite été plongé dans le grand bain. Capello est l’un des éléments fondamentaux de ma carrière en Italie. S’il n’avait pas été là, j’aurais pu partir en Angleterre.
Tu as quasiment toujours respecté tes contrats mais tu as aussi joué dans beaucoup de clubs. Un mélange de fidélité et d’instabilité. Comment analyses-tu ce paradoxe ?
Je pense que le plus gros paradoxe, c’est l’équipe de France : c’est zéro, un bilan catastrophique. Les gens n’ont jamais vraiment compris cela et lorsque je suis revenu en France, j’ai vécu le paradoxe du joueur à la grosse carrière, et qui se retrouve à Brest. On aurait été beaucoup moins surpris si j’étais arrivé à Toulouse, Saint-Étienne ou Lyon, comme font tous les internationaux. Le problème c’est qu’à l’époque de mes blessures, j’ai loupé le mondial 2006 parce que je suis parti me faire opérer. Et quelque part c’est quelque chose qui diminue ta carrière. Mais quand tu regardes les clubs où j’ai joué comme la Roma ou la Juve, les gens n’arrivent pas à comprendre pourquoi je n’ai eu qu’une seule sélection internationale. L’équipe de France est mon plus grand regret. Pas la sélection en elle-même, mais cette non continuité physique qui a fait que ma carrière a été diminuée.
D’autant plus qu’à l’époque, c’est Chimbonda qui est sélectionné, une surprise pour tout le monde…
Oui, il sort de nulle part, il a fait l’équipe de France puis il n’est plus jamais revenu. Mais bon, c’était écrit comme ça.
Si tu n’avais pas été blessé, penses-tu que ta carrière aurait été différente ?
C’est sûr. J’ai toujours été au niveau des défenseurs, à part la grosse équipe Thuram/Desailly, parce qu’eux, c’était un autre niveau. Mais sinon, je ne me suis jamais senti inférieur à personne. Je jouais à la Juve et à l’époque c’était quand même quelque chose. D’un point de vue personnel, je pense que cela aurait été mérité et m’aurait fait beaucoup de bien. Mais il y a des choses inexplicables dans la vie. En 2006, on me fait clairement comprendre que si je suis apte physiquement, j’irai au Mondial. Et cette année là, j’ai une pubalgie, je ne me suis pas fait opérer avant parce que j’ai fait confiance au docteur de la Juve qui est une moitié de charlatan, donc je rate la Coupe du monde pour ça. En plus en 2006, c’est l’Italie qui gagne. Tu te rends compte de ce que j’ai vécu ? J’étais devant mon canapé et à chaque fois que la France passait un tour j’étais content et déçu à la fois car je me disais : « regarde ce que tu es en train de louper ». Là je te jure que si on avait été champion du monde je ne m’en serai jamais remis. Je ne vais pas dire merci Zizou mais presque (rires).
As-tu discuté de cette période avec Lilian Thuram ?
Lilian c’est un très bon… (il se reprend). Moi j’arrivais avec ces joueurs, il y avait un grand écart au niveau de l’âge. On rigolait beaucoup mais on n’était pas du tout sur les mêmes sujets ni sur la même longueur d’onde. Lilian c’est quelqu’un que j’apprécie, mais on parlait surtout football ou de choses assez légères.
L’Italie t’a fait grandir sur le plan sportif. Est-ce pareil du point de vue humain ?
Ça c’est sûr, parce que j’ai traversé des moments vraiment compliqués. Je me suis aussi rendu compte de mon caractère, parce qu’au début tu te dis : « Lui il est bizarre, l’autre il est comme ça… » Et quand tu commences à grandir, si tu as un minimum d’autocritique tu peux corriger certaines choses. Cela dépend des gens, mais je suis en général très gentil, très poli voire un peu trop…
Qu’entends tu par « trop poli » ?
C’est mon premier entraîneur quand j’étais à Cagliari (Giampero Venturai), celui qui m’a lancé dans le grand bain qui m’a fait cette remarque. Cette année-là, on a fait une année fantastique mais la saison suivante s’est mal passée et le coach s’est fait limoger. Avant de partir, en rentrant dans sa voiture, il me dit : « Jonathan, n’oublie jamais que la bonne éducation dans le football, ça ne marche pas. » C’est la vérité. Dans le football tu as deux parties : le terrain et le business où tu dois être intraitable. Ce sont deux choses tellement différentes, que de temps en temps tout se mélange et tu t’embrouilles, il y a beaucoup d’amalgames et à un âge où tu es jeune, c’est là que tu peux faire tes plus grosses erreurs. C’est pour ça que je me suis calmé car à un moment, on disait que j’avais deux personnalités, une très agressive sur le terrain et une très calme en dehors.
Avec ton statut de capitaine et ton caractère perfectionniste, ressens-tu une certaine pression à Toulouse ?
Je crois qu’il n’y pas plus grosse pression que celle que je peux moi-même m’infliger. Ce matin on faisait un jeu de conservation et je rate une passe à 20m. Je me suis énervé parce que c’était quelque chose de simple normalement. Et puis maintenant les jeunes d’aujourd’hui, il leur faut beaucoup plus qu’une carrière comme la mienne pour les impressionner. Entre les jeunes, c’est une compétition permanente. Grosso Modo c’est : « dis moi ce que tu as gagné et je te dirais qui tu es. »
Qu’attends-tu de cette expérience au TFC ?
Je ne sais pas, c’est l’avenir qui me le dira. Continuer à avancer et même à progresser, car d’un point de vue technique et tactique, tu peux toujours progresser.
Pourquoi être revenu France ? Était-ce quelque chose de prémédité ?
Non. Je sortais d’une période très compliquée avec la Juve, où …(il réfléchit) Bref, tu as Trezeguet, champion du Monde et d’Europe qui termine chez un promu espagnol (Hercules Alicante), Camoranesi, champion du Monde deux ans avant qui finit dans un club en Allemagne en ayant du mal. Alors je ne sais pas s’il y a un mécanisme qui s’est enclenché, mais le club avait été clair et voulait absolument se séparer de certaines personnes, de son passé tout simplement, et au dernier moment, je suis le 31 août, à minuit, à Brescia. J’ai eu peur parce que j’ai failli finir sans club. Et là, l’année se passe super bien d’un point de vue individuel, sauf qu’on descend en D2. Et après ce que j’avais vécu durant le dernier mercato, je me rends compte qu’il y a un changement complet par rapport à ce que j’avais connu et à ce que je suis en train de vivre. Je me suis dit qu’il fallait peut-être relancer la machine et montrer à tout le monde que j’étais là, une nouvelle fois. Donc n’importe quel club aurait été un bon club. Et là, Brest m’appelle. Je remercie la Bretagne et ses supporters parce que j’ai vécu de très belles choses. Chaque week-end, cela a été super.
L’écart n’est-il pas trop grand entre la Juventus, Brest et Toulouse ?
Disons qu’il n’y a pas de joueur qui a eu la carrière que j’ai eu en Italie, avec cette expérience et qui arrive dans un club aussi bas. Donc quoi que tu dises, dans la tête des gens, cela ne passe pas.
Ne serait-ce pas une seconde jeunesse ?
Peut-être, sans doute même. Je me dis que c’était l’occasion aussi de démontrer à tout le monde que j’avais le niveau pour le faire. Et aujourd’hui, quand je vois ce qu’on dit sur moi : un joueur atypique qui a eu une grande carrière mais pas beaucoup de sélections… À chaque fois que je lis des articles, je vois qu’on se pose des questions sur moi vis-à-vis de ce paradoxe, et c’est le plus grand compliment qu’on puisse me faire.
Aujourd’hui, comment te sens-tu ?
Aujourd’hui, ça va. Je me bats avec mes petits démons, mais j’ai ma petite vie tranquille. Je commence à penser à une vie de famille, et avoir des enfants un jour, je pense que cela aussi m’apaisera beaucoup. Ça ne m’empêchera pas de toujours vouloir gagner, mais j’attends ce moment avec impatience.




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